La Croix – L’esprit de la Renaissance coule toujours dans les veines des Français
La Renaissance, période prospère de l’Histoire de France, marquée par l’immense héritage patrimonial du règne de François Ier, la quête du beau, les découvertes scientifiques et la réappropriation des textes de l’Antiquité, fascine autant qu’elle interroge sur les défis de notre époque.

Sur les hauteurs d’Amboise, le château royal, vitrine magnifiquement préservée d’une époque lointaine et prospère, domine le Val de Loire, dont le nom évoque immanquablement le règne de François Ier et l’histoire de la Renaissance. À cette époque, l’architecture castrale est en pleine évolution. Les vieilles forteresses moyenâgeuses, massives et repliées sur elles-mêmes, se transforment en châteaux grandioses, « confortables et élégants bien que sécurisés », estime Jean-Louis Sureau, directeur du château d’Amboise, où François Ier grandit et reçut son éducation de futur souverain. Non loin, Angers, Blois ou Saumur subissent d’importants travaux d’adaptation aux désirs des aristocrates et de la nouvelle bourgeoisie (banquiers, financiers) qui apparaît au XVIe siècle, portée par la prospérité économique du moment.

La fin de la grande épidémie de peste et la paix relative qui s’installe à l’intérieur du royaume après la guerre de Cent ans, sous le règne de Charles VII, éveillent la France « à d’autres préoccupations ». Les regards se tournent vers l’Italie, les Flandres, où fleurissent les arts.

« Les Français n’ont qu’une envie: imiter l’Italie qui déploie ses richesses », estime l’historien Pascal Brioist, chercheur et enseignant au Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR). « Avec cette concentration de capital, le développement des banques ou d’outils commerciaux comme les assurances permet de faire des choses nouvelles du point de vue de la matérialité », explique-t-il.

Le nom des Médicis n’aurait sans doute jamais été associé aux arts s’ils n’avaient pas su faire fructifier leur argent dans de multiples domaines. Marchands de laine, investisseurs dans des machines industrielles telles que les moulins à foulon ou dans les mines d’alun jusqu’à obtenir du Vatican le monopole de la production, ils illustrent à eux seuls le penchant nouveau de la société pour la consommation.

Attirant à sa cour artistes et architectes italiens (Leonard de Vinci, Benvenuto Cellini, Dominique de Cortone, le Rosso), François Ier, le premier grand roi bâtisseur, fut imité par les notables, qui se mirent à construire leurs châteaux comme celui d’Azay-le-Rideau ou de Bury sur le modèle des demeures royales. La France resplendissante veut briller aux yeux du monde et de l’Europe. Le projet fou de palais et de « cité idéale » à Romorantin, qui s’interrompit, à peine les travaux amorcés, au décès prématuré de son architecte en chef, Léonard de Vinci, témoigne de cette frénésie pour la démesure. Sans cet événement, le prodigieux chantier de Chambord, qui illustre la volonté du souverain d’affirmer sa puissance alors que ce château n’était pas destiné à accueillir quotidiennement la cour de France, n’aurait peut-être jamais démarré.

Le foisonnement de l’architecture a fait réapparaître des caractéristiques – oubliées – héritées de l’Antiquité. On assiste dans le même temps à la résurgence d’un intérêt pour la mythologie et les textes anciens. L’historien Benoist Pierre, enseignant-chercheur au CESR, ne voudrait cependant pas réduire la Renaissance au seul champ des arts: « Ce qu’on a appelé Renaissance, qui n’est pas un terme d’époque, marque un retour aux origines. Au départ, ce n’est pas un mouvement pictural mais une philologie, un retour aux textes de l’Antiquité préchrétienne, qui répond à une quête de la pureté des origines », souligne-t-il. La sensation du temps qui corrompt est prégnante dès le XVIe siècle. Ce mouvement philologique suscite débats et controverses, révélant de profondes inquiétudes sur le sort du monde. « Certains considèrent que le XVIe siècle sera celui de la fin des temps, pour le meilleur et pour le pire. Dans ce tumulte global, se dessine l’idée de la guerre du bien contre le mal », poursuit l’historien.

De cette période incandescente éclôt le courant des humanistes. Certains développent l’idée du paradis sur terre, qui tranche avec les canons chrétiens. En toile de fond, le schisme donne à l’homme une plus grande place dans l’ordre divin: « Luther, qui n’est pas considéré comme un humaniste, pose des questions. Érasme considère que le pape est devenu un prince, qui a oublié les Évangiles. Le Vatican n’est, à ses yeux, pas représentatif de l’Église, pas plus que le pape n’est le descendant de saint Pierre. Et pourtant Érasme ne quittera pas la chrétienté. » Le fait religieux domine dans tous les domaines. Les artistes s’en emparent. L’humanisme féconde un savoir global et multiple qui permet d’appréhender la nature en lien direct avec le divin: « Dieu s’incarne dans la nature, il est immanent »,affirme Benoist Pierre. La Renaissance est aussi une période d’ouverture, toutefois partielle. « L’Autre est mis spontanément dans une position inférieure. Il y a de la condescendance chez Érasme face à l’hérétique luthérien, que l’on doit ramener dans l’Église. Toutes ces questions, dans un contexte très différent, présentent des points communs avec les interrogations contemporaines », note-t-il.

S’ils ne nient pas des points de convergence, les historiens se montrent cependant réfractaires à l’idée d’échafauder des passerelles avec notre époque. « Il faut se méfier des anachronismes. Chaque époque possède ses propres caractéristiques », met en garde l’historien généraliste Luc Forlivesi, conservateur du château de Chambord. Un élément met cependant tous les chercheurs d’accord: l’avènement de l’imprimerie est à mettre en corrélation avec l’émancipation de l’outil Internet. « C’est un aspect de comparaison important », relève Luc Forlivesi. « À la Renaissance, avec la naissance de l’imprimerie, on communique plus largement et plus vite. » L’idée de réseau se met en place.

L’influence de la Renaissance dans le domaine des arts a marqué toutes les époques. En musique, Denis Raisin Dadre, le fondateur de Doulce Mémoire, l’un des rares ensembles français et européens qui continuent de faire vivre la musique Renaissance, voit comme principal héritage l’avènement de la polyphonie: « C’est la signature de la musique occidentale. Tout le mouvement romantique est empreint de cette science de l’écriture musicale époustouflante. Des compositeurs comme Mendelssohn s’en sont inspirés », s’enthousiasme-t-il.

Pascal Brioist ose, prudemment, d’autres rapprochements: « On a souvent dit que la Renaissance était le moment d’une grande mondialisation. En tout cas, elle n’est pas du même ordre que celle d’aujourd’hui. Celle de la Renaissance est autant une connexion qu’une déconnexion. Ce qui se passe dans l’océan Indien avec Vasco de Gama le montre. Il a anéantiun système existant pour construire un autre monde », avance-t-il. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb correspond également« à un choc microbien ». En un siècle, la population amérindienne a été exterminée à 90 %, provoquant une destruction des savoirs botaniques et médicinaux. « Nous devons plein de choses à ces populations: le maïs comme nourriture animale ou la découverte de la quinine pour les besoins de la médecine. Mais, au passage, nous avons perdu autant de savoirs sinon plus », détaille le chercheur.

Politiquement, l’influence de la Renaissance serait toujours aussi vivace, en dépit du changement de régime. La société de cour aurait-elle posé les bases de ce que beaucoup appellent la monarchie présidentielle de la Ve République ? Benoist Pierre est prompt à le penser: « Elle est à l’origine de notre modernité, de notre système politique. »