Le Figaro – François I<sup>er</sup> et Henri VIII au camp du Drap d’Or […]

La fameuse rencontre de 1520 au camp du Drap d’or entre François Ier et Henri VIII relève sans doute davantage d’une opération de communication que de diplomatie.

L’événement qui illustre le mieux le faste du règne est la rencontre avec François Ier au début de l’été 1520. Le camp du Drap d’or se tient en effet du 7 au 24 juin 1520, entre la ville anglaise de Guînes et la ville française d’Ardres, le tout à quelques kilomètres de Calais, alors possession anglaise sur le continent. C’est l’occasion d’un extraordinaire déploiement de luxe et de richesse dont le manuel de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse gardera encore la mémoire près de quatre siècles plus tard. Pendant quinze jours se succèdent, dans les deux villes de toile construites l’une face à l’autre, joutes, tournois, banquets et bals, qui constituent autant d’affrontements symboliques entre les deux jeunes princes, venus chacun avec une innombrable cour (cinq mille personnes sont estimées de chaque côté). Cette rencontre est un moment singulier qui ne peut pas être compris sans resituer le contexte du début de la décennie 1520, d’une part, et l’histoire mouvementée et complexe des relations franco-anglaises, d’autre part.

Pendant 15 jours se succèdent, dans les deux villes de toile construites l’une face à l’autre, joutes, tournois, banquets et bals, qui constituent autant d’affrontements symboliques entre les deux jeunes princes, venus chacun avec une innombrable cour.

C’est d’abord un nouvel équilibre des forces qui se met en place à ce moment en Europe. L’Angleterre est dans une situation un peu marginale, géographiquement bien sûr, mais aussi parce que c’est un royaume aux dimensions relativement réduites, qui compte au maximum trois millions d’habitants contre seize millions pour la France et autour de dix millions pour la péninsule Ibérique. Pour exister, Henri VIII doit donc s’associer à l’un des deux grands. François Ier et Charles Quint sont dans une situation relativement équilibrée, avec des forces et des faiblesses différentes.

Charles Quint a le prestige du titre d’empereur, l’autorité sur des territoires immenses (Pays-Bas, Allemagne, royaume de Naples, Espagne), et une puissance financière considérable grâce à ses royaumes espagnols (Castille, Aragon et partie espagnole de la Navarre) qui lui permettent d’envisager une politique ambitieuse. Sa faiblesse réside dans la multiplicité des territoires qui sont les siens, qui complique considérablement leur administration.

A l’inverse, la densité et la cohérence du royaume de France font la force de François Ier qui ne peut toutefois que se sentir encerclé par son puissant voisin.

Ce qui peut faire basculer le rapport de force, c’est l’intégration dans le jeu d’un troisième acteur. Et c’est très clairement la carte dont dispose l’Angleterre. Il lui faut être le chacal qui pousse à l’affrontement les deux grands prédateurs en espérant pouvoir ensuite s’emparer des miettes du combat. En fonction des moments, le cœur anglais balance du côté français ou du côté impérial.

En fonction des moments, le cœur anglais balance du côté français ou du côté impérial.

Au moment de la rencontre du Drap d’or, au mois de juin 1520, les Anglais, par la voix de Thomas Wolsey, le principal ministre d’Henri VIII, tâtonnent et jouent sur les deux tableaux, avec sans doute dès le départ l’idée que l’alliance à privilégier est l’alliance impériale. La raison en est simple: ce qu’Henri VIII vise, c’est la conquête de morceaux de territoires du royaume de France, notamment autour de Calais (seule possession anglaise en France). Il ne peut rien récupérer en revanche du côté impérial, car il n’a pas de base arrière dans les Flandres. A cela s’ajoute le fait que les Pays-Bas – alors sous la domination de Charles Quint – sont, pour des raisons notamment économiques, les alliés traditionnels de l’Angleterre. Les drapiers flamands transforment en effet la production lainière anglaise en tissus de qualité.

Les relations avec la France conditionnent également la nature des relations avec l’Ecosse. Elles ne peuvent être comprises sans l’existence de l’Auld Alliance qui unit depuis le XIIe siècle la France et l’Ecosse en application du précepte «les ennemis de mes ennemis sont mes amis». Les premières années du règne voient la déroute de l’armée écossaise à la bataille de Flodden le 9 septembre 1513, suivie près de trente ans plus tard, le 24 novembre 1542, par la défaite équivalente de Solway Moss. Trois semaines plus tard, la mort du roi d’Ecosse Jacques V Stuart amène sur le trône sa fille de six jours, Marie Ire d’Ecosse. Cette situation encourage pendant les années suivantes une politique complexe faite de menace et de diplomatie pour négocier, en vain, l’union de cette petite fille avec Edouard, le fils d’Henri VIII. Elle épousera au contraire finalement le Dauphin de France, fils aîné d’Henri II, en 1558.

Les relations avec l’Irlande sont stratégiquement moins importantes. Si Henri VIII prétend, comme ses prédécesseurs, être «lord of Ireland», il ne contrôle en fait qu’une petite portion de côte appelée le «Pale». Il faut attendre les règnes de Marie et d’Elisabeth pour que la superficie du Pale s’accroisse. Plus que l’Irlande, c’est l’Angleterre qui importe à Henri VIII.

François Ier voulait montrer que la France était une superpuissance, impressionner son adversaire qui, quant à lui, entendait prouver qu’il appartenait au même monde, que sa cour pouvait rivaliser de raffinement avec la cour de France.

Quand ils se retrouvent en 1520 au camp du Drap d’or, l’on ne sait pas exactement quelles sont les attentes du roi d’Angleterre et du roi de France, car la partie est probablement jouée: Henri VIII a rencontré Charles Quint juste avant, et il a bien plus intérêt à s’allier à l’empereur qu’au roi de France. François Ier ne l’ignore pas. Au camp du Drap d’or, les habituels points de discussion diplomatique sont abordés (la possibilité d’une alliance franco-anglaise, les pensions royales données par la France à certains grands d’Angleterre, les corsaires français qui troublent le commerce, un projet de croisade, une promesse de paix universelle qui n’engage pas à grand-chose), mais aucune décision majeure n’en ressort. Il s’agit sans doute davantage d’une opération de communication que de diplomatie: François Ier voulait montrer que la France était une superpuissance, impressionner son adversaire qui, quant à lui, entendait prouver qu’il appartenait au même monde, que sa cour pouvait rivaliser de raffinement avec la cour de France, elle-même inspirée des cours italiennes pour les arts et l’élégance. Les palais éphémères somptueux qu’Henri VIII fait construire ainsi que les riches étoffes qui habillent ses grands impressionnent. Mais la France n’est pas en reste. Les frères Du Bellay racontent que plusieurs seigneurs français ont sacrifié leur forêt, leur village et leur château pour acheter leurs riches vêtements… L’honneur de chacun des pays est sauf. L’on a prétendu que, défait lors de la lutte à mains nues qu’il avait proposée à François Ier, Henri VIII, humilié, aurait pris la décision de s’allier à l’empereur. Les jeux étaient en réalité déjà faits. Mais les souverains anglais et français avaient résolu de montrer la grandeur de leur pays. En cela ils avaient tous deux réussi leur pari.

Publié par Cédric Michon le 20/03/2015 pour LeFigaro.fr